JAZZ MAGAZINE   juin 2000

 


Illustre et Méconnu: Michael Mantler

Du trompettiste et compositeur autrichien, hier new-yorkais et à nouveau européen, on réédite les opus disparus tandis qu'il se prépare à mettre en musique, et en disque, de nouveaux textes
.

Il semble osciller entre sérénité et déception. La musique récente - qui circule entre sombre méditation, tristesse assumée, austérité, angoisse, parfois désolation - a connu aussi le soleil, certaine forme d'insouciance, et sait encore trouver les voies de l'affirmation de soi. Michael Mantler, la cinquantaine superbement passée, les yeux d'un bleu profond et le regard droit, donne tous les signes d'une éclatante vigueur. Entre le Danemark, où il a élu domicile et pris femme, et ce petit coin de terre française à deux pas de Grignan où il(s) séjourne(nt) souvent, le trompettiste et compositeur revoit ses partitions et prépare ses prochains enregistrements. Toujours lié au label ECM, puisque Manfred Eicher continue de lui donner sa confiance. On en est même aujourd'hui à rééditer les opus manquants. Bonne occasion pour faire le point.

Autrichien de naissance, Mantler dit tout devoir, sur le plan instrumental, à un professeur de Boston nommé John Coffey, qui était, paraît-il, d'abord et avant tout tromboniste. Après des études classiques décevantes - l'ex-époux de Carla Bley avoue ne pas aimer les écoles sous quelque forme que ce soit - l'embarquement pour les États-Unis a lieu à 19 ans, et après deux ans à Boston, c'est déjà le grand bain new-yorkais, les gigs, les rencontres et l'apprentissage véritable au contact des autres. "John Coffey m'a appris à ne pas jouer serré, avec un son  trop étroit, il m'a indiqué les sens de to blow, avec ce coté d'ouverture, d'expansion. Et paradoxalement, j'ai retrouvé ça chez Don Cherry. Avec sa petite  trompette, il était capable de projeter un son énorme, et d'y mettre du vibrato. Moi , j'étais au départ plus identifié au son de Miles, de Chet, mais Don m'a  montré une autre voie." Il rencontre Carla Bley, travaille déjà avec elle pour Gary Burton (" A Genuine Tong Funeral "), puis ce sont quatre années trépidantes où il fréquente tout ce que la " new thing " compte de fous furieux, de Roswell Rudd à Gato Barbieri en passant par Cecil Taylor, Cherry, Pharoah Sanders et beaucoup d'autres. "L'idée du JCOA ? Elle était dans l'air, c'était seulement quelque chose  à  faire, une évidence … Carla, dans la réalisation d' Escalator, ou moi dans  celle  du premier disque de Jazz Composer's Orchestra, nous avons voulu  donner  un cadre d'écriture à tous ces grands solistes free. À l'époque, on  pouvait   le faire, confier des arrangements à ces musiciens, et puis les laisser  faire …  Escalator est une œuvre toujours aussi belle, j'ai eu l'occasion de m'en  rendre  compte à Vienne (en France) lors de la tournée de l'été 98. Les textes sont de  Paul Haines … Je crois me souvenir qu'il était en Inde à l'époque et  nous  envoyait des bouts de poèmes. C'est Carla qui a mis ça en forme, c'est  elle  qui  a  fait la plus grande part du travail à partir de ce qu'il nous envoyait …"

Longtemps sur les routes avec les formations de Carla Bley, le "Liberation Music Orchestra" de Charlie Haden, ou plus rarement ses propres combos, Michael Mantler a gardé une légère nostalgie de la chose, même si son statut de compositeur à part entière lui convient. Quant au jazz d'aujourd'hui, ce qu'il en connaît ne lui paraît guère encourageant : "Toutes les voix, tous les  instrumentistes, sont parfaits. Ils peuvent jouer dans tous les styles, ils peuvent  jouer le rôle du musicien de jazz, tout comme dans un orchestre classique un  instrumentiste joue sa partition. C'est pour cette raison que, d'un coté j'ai  souhaité pour un opus ("One Symphony") tout écrit comme on le fait dans la  tradition classique, et que d'un autre coté je cherche des instrumentistes, ou des  voix, qui ont conservé du jazz l'esprit d'invention, la liberté et surtout le grain."

"Je ne pense pas à ce que je veux dire, je le dis"

De Mona Larsen (voc) à Bjarne Roupé (g) - dans l'actualité - de Marianne Faithfull à Jack Bruce en passant par Don Preston, Robert Wyatt et Kevin Coyne (excusez de peu !), sans oublier la superbe série des guitaristes qui va de Larry Coryell à Mike Stern en passant pat Philip Catherine et Terje Rypdal, Mantler a toujours cherché la connexion des voix, des textes et des solistes. "Les mots  existent  dans ma musique à cause des voix, et pas le contraire. J'ai toujours  voulu  utiliser des voix que j'aime, et trouver les mots qui vont avec. Or je ne  crois pas  aux vocalises pures, je n'aime pas les voix d'opéra  (Callas est un cas  à  part), d'où le besoin de textes qui soient forts" Parmi les auteurs élus, à inscrire au chapitre "jazz et littérature" : Samuel Beckett, Edward Gorey, Harold Pinter, Ernst Meister, Philippe Soupault, Giuseppe Ungaretti et bientôt Paul Auster.

Michael Mantler reconnaît deux "influences" conscientes dans sa manière d'écrire, forme et contenu confondus: Bartok et Varèse. Il n'aime pas spécialement la musique sérielle viennoise, ne "réfléchit" jamais à la musique qui vient ("Je ne pense pas à ce que je veux dire, je le dis"), aimerait travailler avec Patricia Kaas dont la voix le touche. Il n'a jamais reçu de propositions de réalisateurs malgré le caractère "filmique" maintes fois souligné de sa musique, considère comme des inusables de sa discothèque les disques "Focus" de Stan Getz ou "Into The Hot" de Gil Evans - parce qu'il contient le travail de Cecil Taylor et Johnny Carisi - reconnaît enfin la légère déception qui le traverse lorsqu'il réalise que ses disques ne sont pas toujours rangés là où on pourrait le souhaiter. De fait, mal connu des amateurs de jazz "cultivés", c'est-à-dire sans goûts personnels et surtout sans chicanes privées, et absent des bacs de musique contemporaine, le travail de Mantler n'est pas diffusé comme il le devrait. Un peu intransigeant il est vrai - on ne l'imagine pas jouer des standards en fin de nuit - il nous a semblé cependant tout à fait prêt a recevoir des propositions. L'ONJ ne lui jamais fait signe, et rien n'est venu non plus de l'un ou l'autre de nos plus créatifs musiciens. Peur de se frotter à une certaine rigueur? Craintes inavouables devant le passé quand même prestigieux de l'homme et du musicien ? Déçu de ne pouvoir, comme il dit "faire son entrée en France".

Mantler, qui réside six mois sur douze dans notre pays, se demande au fond si quelqu'un le connaît vraiment, ou encore. Tout cela sans le moindre pathos, et avec le sourire de quelqu'un qui a vécu les plus belles années d'un monde musical aujourd'hui dispersé. Si j'étais Mme de Grignan, j'écrirais à la Marquise pour lui demander d'intervenir auprès de ceux qui sont en cour …

- Philippe Méziat





En même temps que "Songs and One Symphony" (ECM 1721 / Universal), que nous avons chroniqué dans le n° 504 de Jazz Magazine, ECM republie un certain nombre de disques WATT devenues introuvables. Si "No Answer" et "Silence" (WATT 2 et 5), avec la participation de Don Cherry et Jack Bruce dans le premier nommé et de Robert Wyatt et Kevin Coyne dans le second - Carla Bley étant, bien sur, dans les deux - restent dans le droit fil des années "Escalator", et renvoient musicalement, et dans leur ambiances à la fois inquiètes et folles, à l'époque qui vit naître aussi le premier disque du JCOA, dès la fin des années 70, avec "Movies" et "More Movies" ce sont d'autres climats qui s'imposent. Les voix se taisent (provisoirement), les textes disparaissent, et ce sont les guitaristes qui occupent le devant de la scène (Coryell et Catherine), et les batteurs en la personne de Tony Williams et D. Sharpe (7 et 10). Autre guitariste en vue, Mike Stern, superbe dans "Something There" (WATT 13, 1983), un disque qui montre que Mantler commence sérieusement à inclure la référence aux grands textes poétiques et à travailler dans le sens d'une écriture pour les cordes d'un orchestre symphonique. Enfin c'est, pour nous comme pour Michael Mantler lui-même, le duo avec Don Preston de 1985 qui nous retient le plus. "Alien" (15) fait entendre le trompettiste définitivement affranchi de l'influence de Don Cherry : le son est superbe, posé, épais, aérien, et la prestation de Don Preston fera pâlir de jalousie tous ceux qui se sont laissé piéger une fois (ou plus) par les synthétiseurs. Un disque à connaître absolument.


   
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   JAZZ MAGAZINE   février 1998

 


The School Of Understanding
(Ecm 1648/49)

Formellement, cette , "sorte d'opéra" , est construit à partir d'une cellule de base "Fa-Mi-Si-Ré", qu'on retrouve du début á la fin, modulée de diverses manières, parfois en Iégers glissandos. Au point de vue instrumental, orchestre à cordes et quatuor "classique" , servent également de base à l'ensemble : s'y ajoutent, au fil des numéros : claviers pour grossir le tout jusqu'à des sonorités d'orchestre plus amples, trompette (en de rares moments de méditation), diverses anches et flûtes, guitares (classiques ou amplifiées), batteries numériques, vibraphone. Le langage est assez éloigné du jazz, mais la manière de traiter les voix, et surtout le choix de leur "grain" portent la marque de la musique qui est célébrée dans ces colonnes; ce langage se rapproche en de certains moments de la musique contemporaine "répétitive" en d'autres il peut évoquer la manière d'écrire pour les cordes propre à Bartok et à tous ceux qui s'en sont inspirés depuis, y compris à Hollywood (musiques de film). Les interventions vocales de Jack Bruce et surtout de Robert Wyatt sont accompagnées de résurgences , "rock" bien amenées. Mantler a également écrit les textes de cette "Ecole de la compréhension". lls convergent vers la reprise, a la fin de l'œuvre, d'un poème de Samuel Beckett What Is The Word. La question posée (le thème musical est une question sans réponse) est celle du , "dernier mot", donc aussi de la dernière chose. Car le dernier mot (ou le premier) échappe, par construction, à l'histoire, donc la séparation du monde des choses et du monde des signifiants. Entre les deux, bruits et fureurs, qui parfois se nomment musique et émotion, dont le seul lien qui vaille, ou qui tienne, se dit aussi , "amour". En cette fin de siècle, un thème classique, fort bien traité, sans pathos excessif, mais sans rire non plus. L'auditeur y trouvera de quoi sustenter la pulsion d'écouter aux portes qui fonde son désir. Ceux qui ont aimé "Escalator" retrouveront (un peu) une manière qu'ils connaissent, ceux qui se régalent de sonorités "contemporaines/classiques" à la mode Ecm pourront également y trouver leur contentement. Nous avons aimé cette production, qui doit prendre un peu de chair à la représentation. Mais qui osera produire de nouveau pour la scène un objet musical si manifestement éloigné de la consommation courante ? Avis aux amateurs, s'il en reste encore qui n'ont pas dit leur dernier mot.

- Philippe Méziat

 

   
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