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un héros très
discret
A la lisière de la musique de
chambre et du jazz savant, le nouvel album du compositeur autrichien Michael
Mantler, Hide and Seek, est captivant. Il permet de replonger dans
l'uvre
exigeante d'un créateur contemporain trop méconnu.
Bien
sûr, nous pourrions affirmer qu'il n'est pas facile d'entrer dans
l'uvre de Michael Mantler. Mais ce ne serait pas très juste.
Car cette musique n'est pas une de ces forteresses hautaines contre lesquelles
même les meilleures volontés se cassent les dents. Il se
trouve simplement qu'elle peine à émerger de la pénombre
et à accéder à la pleine reconnaissance. L'aridité
présumée et l'ambition parfois déroutante de ses
compositions n'expliquent pas tout. Depuis plusieurs années, une
assez mystérieuse coque d'indifférence et de silence semble
enrober la discographie de l'Autrichien, au point de la soustraire à
l'attention des esprits les plus curieux. De quelle faute cet homme s'est-il
rendu coupable ? Pourquoi est-il cité avec autant de parcimonie
dans les gazettes ? Pourquoi certains critiques lui ont-ils collé
cette décourageante étiquette de "musicien pour musiciens"
?
En
trente-sept ans de carrière (dont vingt-sept aux Etats-Unis), Mantler
a fait preuve d'un cuménisme qui aurait dû lui ouvrir
bien des portes. Malgré les participations récurrentes de
Robert Wyatt, de Jack Bruce (ex-Cream) ou du batteur des Pink Floyd Nick
Mason, ses travaux n'auront pourtant touché le public rock que
dans ses franges les plus éclairées. Dans les années
60 et 70, ses activités de trompettiste, de compositeur et d'arrangeur
- il a notamment tenu la souple baguette du Jazz Composer's Orchestra
- auront fidélisé autour de son nom les amateurs de jazz
aventureux et de big bands atypiques, avant que son goût de plus
en plus exclusif pour la musique écrite ne le mette quelque peu
hors-champ. Son attirance actuelle pour les dispositifs orchestraux et
les partitions vocales les plus variés l'ancrerait plutôt
du coté du contemporain, sans lui faire bénéficier
pour autant de l'assise populaire d'un Gavin Bryars ou d'un Giya Kancheli.
Enfin, ses mises en musique des textes de Samuel Beckett (son auteur de
chevet), d'Edward Gorey (l'épatant album The Hapless Child),
de Giuseppe Ungaretti ou de Paul Auster (sur son nouveau disque Hide
and Seek), ont achevé de le placer sur un terrain d'investigation
que peu de ses collègues sillonnent.
Abonné
aux succès d'estime, Mantler n'est pas un artiste maudit. Entouré
d'une indéfectible fratrie de musiciens venus de tous horizons,
l'Autrichien a sorti dix albums sur son propre label - Watt, fondé
avec son ex-épouse Carla Bley - avant d'intégrer en 1992
la prestigieuse écurie ECM. Mais comme Albert Marcur, Heiner
Goebbels ou son vieux complice John Greaves, il appartient malgré
lui à l'internationale des discrets, à cette famille informelle
qui paye le fait de n'être inscrite à aucun registre officiel.
"Quand votre travail ne recoupe aucune catégorie reconnue,
il vous est difficile d'exister et de trouver les moyens de continuer.
Beaucoup de festivals et d'événements s'intéressent
aux musiques dites 'inclassables'. Je reste pourtant
souvent à l'écart de ces programmations. Je ne
sais pas pourquoi je souffre d'une telle ignorance. J'imagine que tout
a tendance à disparaître sous la profusion."
Bien
qu'elle se garde d'actionner les leviers de la nostalgie, la musique de
Mantler porte en elle le souvenir vivant d'une époque glorieuse
et révolue (les années 1965-1975) où l'amour du danger
et la qualité d'écoute étaient incontestablement
supérieurs, et où la prime allait à une forme d'éclectisme
aussi débridée que réfléchie. A l'image du
Liberation Music Orchestra et des disques de Carla Bley (auxquels Mantler
participera activement), le mélange des genres, alors, ne passait
pas pour un plaisir suspect et ne se présentait pas encore comme
un phénomène de mode propice à toutes les complaisances.
"Tout était remis en jeu: le jazz,
le rock, l'écriture contemporaine
Mon langage musical a
pris racine dans ce bouillonnement-là. Mais au fil du temps
il s'est développé indépendamment du
reste, comme une branche séparée."
De
fait, ceux qui n'auraient pas écouté Mantler depuis ses
expériences collectives de la fin des années 60 - époque
où il embarqua Cecil Taylor, Pharoah Sanders, Roswell Rudd, Gato
Barbieri ou Steve Lacy dans d'explosives aventures - se frotteront peut-être
les oreilles en découvrant aujourd'hui Hide and Seek. Soit
une sorte d'oratorio surgi de nulle part, une plante hybride poussée
à la lisière de la musique de chambre et du jazz savant
et parcouru de frémissements vocaux - les conversations chantées
de Robert Wyatt et de Susi Hyldgaard. Avec ce bijou qu'il a égrisé
dans ses moindres détails, Mantler apparaîtra sans doute
définitivement comme un transfuge des musiques improvisées,
passé dans le camp de la rigueur. Ce qu'une lecture cursive de
son uvre tendrait à confirmer: au style subtilement débraillé
de sa période américaine répond le maintien plus
strict de ses albums "européens": Mantler vit depuis
dix ans entre le Danemark et la France.
"Pour
moi, il n'y a jamais eu de rupture", contredit l'intéressé.
"La forme a changé progressivement, mais mes préoccupations
sont restées les mêmes. Il y a trente ans, la musique
était davantage un jeu de hasard. Aujourd'hui, j'aspire à plus
de maîtrise. En tant que trompettiste déjà,
l'idée de jouer pour jouer ne m'a jamais rendu spécialement
heureux: l'improvisation est un bon véhicule pour affranchir
l'expression, mais j'ai toujours eu le souci de lui donner une charpente,
une structure. Je me sens plus libre depuis que je fixe ma musique
sur une partition."
C'est
parfois par un disque d'une grande économie que des brasseurs de
styles comme Mantler atteignent la plénitude de leur art. Délaissant
les montages un peu massifs de ses précédentes productions,
éclaircissant son écriture et rafraîchissant le substrat
sonore, le compositeur livre avec Hide and Seek une somme qui semble
procéder par soustractions. Les sections de cordes, de bois et
de cuivres interviennent le plus souvent en ordre dispersé, révélant
pourtant au gré de leurs apparitions une collection de timbres
d'une rare richesse et magistralement organisée. C'est par d'aussi
fructueuses intermittences que se manifestent le piano, l'accordéon
et les guitares, tandis que la mécanique rythmique disparaît
au profit d'un délicat engrenage vibraphone/marimba.
Partenaire
d'altitude des uvres de Morton Feldman et de Mark Hollis, Hide
and Seek est un sommet où l'air, bien qu'apparemment
raréfié, est porteur d'une vibrante énergie. Comme
dans certains de ses albums les plus dépouillés (No
Answer, Something There), Mantler dévoile ici ce qui fait l'essence
même de son art: l'inventive ambivalence d'une musique qui sinue
entre atonalité mélodieuse et tonalités suspendues,
et qui sonne plus d'une fois comme de l'improvisation pure alors qu'on
la sait écrite de la première à la dernière
note. Equivoques par nature mais limpides dans leur expression, les compositions
de Mantler véhiculent une réflexion sur le langage que leur
auteur n'a jamais cesse de mener, et qui transparaît cette fois
encore jusque dans le choix des voix et des mots.
"Mon
envie d'adapter des textes littéraires est née de mon désir
d'utiliser des voix comme celles de Robert ou de Susi, qui
ont une fraîcheur et une qualité de phrasé rarement
atteintes par les chanteurs classiques. Eux seuls peuvent donner
corps à un texte comme Hide and Seek, tiré de l'une
des pièces de Paul Auster: un dialogue à la fois abstrait
et concis qui ne raconte rien de précis, mais
qui pose des questions et laisse à l'auditeur une totale
liberté d'interprétation. Cela résume assez
bien mon travail depuis trente ans: j'aime plus que tout cette alliance
de clarté et d'ambiguïté."
- Richard Robert
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